Archive pour la catégorie 'A tâtons – Chapitre 2'

A tâtons

2 CHAPITRE 2

 

Cette ville, je ne la connaissais pas et pourtant, je la devinais ; elle n’était pas très différente de la mienne.

Chez moi, entre les rues d’alentour et dans la clandestinité des quartiers sévissaient quelques bandes incontrôlées. Fortes, barbarisées par la misère permanente des banlieues. Elles s’organisaient et on recrutait parfois parmi ces jeunes quelques durs qui manieraient la matraque en cas de besoin. Ils étaient ainsi une dizaine, disponibles et  agressifs.

Je peux en parler, je les ai bien connus. Leur chef se chargeait de les équiper. Il nourrissait régulièrement leur haine. Matraques, nerfs de bœuf, poings américains, c’était le moins qu’ils puissent avoir ! et un petit emblème pour chacun, histoire de mieux se reconnaître. Pas d’arme à feu. Mais ces maîtres du quartier respectaient leur chef, Mo. Il faisait bien les choses et ils ne s’en plaignaient pas. Mo refusait même des volontaires, des excités, des garçons dégoûtés de la banlieue.

La bagarre ne donnait guère dans le quartier, on en dénombrait peu, faute de prétexte. Dès vingt heures, chaque soir, la bande de Mo, se rassemblait en bas de l’immeuble. J’étais aux premières loges pour assister à ces réunions. Jamais dans aucune réunion ne participait public de meilleure volonté. Au premier sifflet de leur chef, ils arpentaient le boulevard, puis le quartier, élargissant leur champ d’actions aux alentours. Et même beaucoup plus loin jusqu’à la banlieue est. Ces brutes se dépensaient beaucoup en marches nocturnes. Ils se croyaient en état de conflit, pire encore, ils avaient l’air de véritables guerriers défendant leur territoire. Ils étaient nés là, dans cette partie de la ville si brutale et si présente. La grisaille et la pluie, l’ennui, l’inactivité et le manque de travail :’aucune issue pour eux.

Ils portaient blousons de cuir et piercing, le crâne bien souvent rasé. Sur l’ordre de Mo, ces miliciens musclés fondaient sur un agresseur potentiel, leur prochaine victime. On ne leur demandait surtout pas de penser. Un regard inhabituel, une tenue vestimentaire trop normale, une voiture abusivement neuve suffisaient. A les voir haranguer les passants, gesticuler de la sorte et se perdre en vocabulaire inaudible, on en restait découragé. Jusqu’à l’écoeurement.

C’est ainsi qu’ils réparaient les injustices. Réclamant vainement un peu de considération, ils avaient fini par briser l’indifférence du monde entier par la brutalité.

Et les autres, pauvres habitants de cette banlieue sans loi, ils se taisaient.

Les rues les menaçaient, de tous leurs murs,de toutes leurs fenêtres, de toutes leurs cages. La nuit refermait sur eux son hostilité, sa suspicion, sa perfidie. Pour eux non plus, aucune issue.

Et on devinait au bas des immeubles des ombres qui épiaient comme des bêtes méfiantes.

Elles demeuraient figées à ces rues, attachées à ce quartier sans perspectives, que celle de la misère qui les attendait. Qui anéantissait sans appel tout espoir d’un ailleurs.

Toutes ces ombres étaient bien certaines de n’en sortir jamais.

Les jeunes tournaient autour de leur vie. Ils ne rêvaient plus. Ils se butaient sans cesse à la réalité. Loin du soleil, loin des points de vue, loin de la plaine. Dépossédés de toute envie.

Oui, décidément, toutes les agglomérations se ressemblent.

Cette cité nouvelle, j’avais de longues heures pour l’explorer. Les quartiers les plus sombres et les plus glauques. C’était un plaisir, une jouissance. Marcher dans les rues dont je ne connaissais pas le nom. J’avais remonté tout à l’heure une impasse et je m’étais retrouvée face à un mur infranchissable, foulant les orties, les papiers, écartant les canettes. Parfois, mes pieds se posaient ,durant quelques pas sur du goudron défoncé. C’était le silence et pourtant dans ce silence, j’entendis un moteur. Un scooter dont le bruit, obstinément répétait le même refrain : fuite dans l’ombre, recherche furieuse de l’évasion. Invisible, lancinant, il m’accompagna un moment dans la clarté des réverbères avant de s’éteindre dans les ténèbres.

Pour la nième fois, me voilà, moi aussi solitaire.

Pour la nième fois, me voilà à la recherche de quelque chose d’obscur. Quelque chose que, chaque fois, je mets plus de temps à retrouver. C’est le passage, la ruelle malfamée, celle où on ne s’aventure pas. Je la découvre à l’heure la plus perdue, quand la ville a oublié depuis longtemps que le matin pourrait venir. Et soudain, en traversant un quartier plus hostile encore, d’une démarche hésitante et incertaine, je l’aperçus comme un long tunnel dont la sortie est improbable.

L’endroit était délaissé depuis longtemps. Il était à côté, à côté de l’histoire, à côté de la vie, à côté du monde. Les murs qui avaient du être lisses et propres offraient leurs graffitis où il était parfois question d’amour, souvent d’obscénité, toujours de révolte. Quelques pas plus loin un immeuble. Les portes étaient sales et pourries, les balustrades rouillés, les vitres cassées. Tout paraissait abandonné au souffle des ténèbres. La bise sifflait à travers les immeubles que la lune, par sa lumière incertaine, transformait en carcasse vide et lugubre.

Il fallait avoir vu cet endroit oublié, l’avoir humé, l’avoir senti, l’avoir laissé pénétré toutes les pores pour en connaître la vérité. Curieusement l’odeur qui se dégageait était plutôt agréable. Ou du moins la percevais-je comme agréable. Une exhalaison ni écoeurante, ni nauséabonde mais plutôt suave et énergique, presque délicieuse.

Ses lignes qui n’en finissaient plus, ses ouvertures sans vitres, ses tours squelettiques, et les oiseaux, qui, le matin venu, tourneraient désespérément à la recherche d’un hypothétique abri, d’un peu de verdure, d’un coin de nature.

Et c’est là que j’aimais errer, c’est justement là, dans cet ailleurs, que les souvenirs affluaient, que je trouvais ma vérité. Il me semblait que j’avais mille ans.

Je renfermais plus de secrets et plus de souvenirs que le grenier encombré de vieux meubles, de photos inconvenantes et de lettres inavouables. Mon esprit embrouillé de regrets et de remords était aussi lourd que mon cœur, aussi rempli qu’un placard plein de fouillis et de relents passés dont je ne pouvais, hélas, me débarrasser.

J’essayais de vaincre ce démon qui sans cesse renaissait et revenait m’habiter. Parfois je retenais mes pas et mon cœur se mettait à battre dans la crainte que ma présence n’éveillât quelque chose. Je ne savais plus si ce lieu était complice ou hostile. J’écoutai mon sang battre dans mes artères. Un malaise confus s’empara de moi, et mon inquiétude monta de quelques degrés. J’avançai lentement puis revins sur mes pas. Personne. Pas un promeneur. Pas un badaud. Le quartier était sinistre. Tout avait disparu. J’étais condamnée à marcher, poussée par une force obscure. Je m’enfonçai donc plus loin. Je ne différenciais plus rien. Je n’entendais plus rien. Que le silence immense qui s’abaissait sur la terre. Il n’y avait que le vide autour de moi. Je continuai d’avancer , essayant de retenir mon souffle. Je ne fis aucun effort pour imaginer la mort, rôdant dans cette rue qui m’enveloppait, telle une araignée dans sa toile. Je m’efforçai de penser à Danièle; je n’étais pas sûre de la revoir bientôt. Mes peurs enfantines remontèrent tout à coup à ma mémoire comme une marée que l’on ne peut arrêter et, prise d’une panique incontrôlable, je me mis à hurler comme une folle. Mon hurlement me revint en écho et me ramena brutalement à la réalité. A l’extrémité de la rue, se découpant dans la lueur du jour qui pointait, je vis un homme qui semblait m’attendre.

Je le distinguais à peine dans la pénombre, ne discernant qu’une silhouette bien campée sur ses jambes et d’une forte carrure. Je continuai d’avancer et à mesure que j’approchais, je découvrais sa tenue, de la casquette fourrée de chasseur aux rangers reluisants. Son regard me fixait d’une sourde agressivité. Il semblait m’attendre et de son attitude se dégageait une intimidation qui ne laissait aucun doute. Je regrettais alors mon imprudence irraisonnée qui m’avait poussée à errer dans un lieu inconnu.

« Et bien, madame, vous semblez perdue » dit-il. La menace qui se dégageait de toute son attitude était tempérée par l’amabilité qu’on percevait dans la voix. Et ces seuls mots prononcés si gentiment me rassurèrent.

- Oui, en effet, dis-je, je crois bien que je suis perdue.

- Ce n’est pas étonnant, dans ce quartier. Toutes les rues se ressemblent, les immeubles aussi d’ailleurs.

- Sommes-nous loin d’une station de taxis ?

- Je vous ai vue depuis un moment…

- J’ai pourtant l’habitude d’arpenter les villes, la nuit. On peut dire même que c’est mon métier.

- Certaines cités sont sournoises, madame, les immeubles défilent, on continue d’avancer et on finit par ne plus s’y retrouver. Ce n’est pas dramatique puisque je suis là.

Je reprenais confiance et les démons qui m’avaient enserrée, peu à peu disparaissaient. Je demandai : « Où suis-je exactement ? » mais, au fond, la réponse m’importait peu. Ce que je désirais avant tout était de retrouver mon itinéraire, regagner ma voiture que j’avais abandonnée quelque part, sur un parking désert. Est-ce qu’il pouvait me conduire à une station de taxis ?

- Evidemment, je connais cette ville comme ma poche. Mais peut-être voudriez-vous prendre un café, vous réchauffer un peu.

- Il y a un bar par ici ?

- Je vous y conduis.

Je le suivis sans plus réfléchir. Il remit sa casquette qu’il avait enlevée pour me saluer et enfonça ses mains dans ses poches. J’étais gelée en effet et j’étais un peu contrariée que ma faiblesse fut visible. Je me laissais conduire passivement, docilement. Je suivais cet inconnu comme j’avais suivi, sans en deviner le but, les trottoirs qui m’avaient menée à lui. Il marchait devant moi sans se retourner, devinant au bruit de mes pas que je le talonnais.

- Appelez-moi Yann, tout le monde m’appelle Yann. Je ne marche pas trop vite ?

- Non, non. Ça va ! répondis-je sans réfléchir.

J’avais à cet instant précis le sentiment éphémère de dépendre de cet homme, d’être à sa merci. Je me sentais vulnérable, entraînée vers un terrain inconnu qui m’inquiétait et qui en même temps présageait aussi le réconfort. Une boisson chaude dans un lieu accueillant me faisait terriblement envie.

- Et bien, voilà ! Nous y sommes !

L’ éclairage des réverbères m’offrait ce que la lune m’avait refusé depuis des heures. Une avenue lumineuse, soudainement vivante , immense cordon clair qui remontait en pente douce jusqu’au centre de la ville.

 

 

 

 

Publié dans:A tâtons - Chapitre 2 |on 20 septembre, 2012 |Pas de commentaires »

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