A tâtons – Chapitre 3

 

 

 

 3 CHAPITRE 3

 

Yann poussa la porte du seul bar ouvert de l’avenue. Nous pénétrâmes dans une vaste pièce où des groupes, malgré l’heure matinale, jouaient aux cartes, assis sur des banquettes en moleskine usée, le corps étriqué dans des grosses vestes élimées et la tête protégée par des casquettes. Il me semblait qu’ils se ressemblaient tous. Un téléviseur déversait des paroles inaudibles ; certains hommes, la voix rauque et éraillée, se querellaient à propos du jeu devant un verre de blanc ; d’autres, plus calmes sirotaient tranquillement leur café, indifférents à la fumée de cigarettes et au brouhaha. Il s’en répandait une odeur diffuse dans laquelle je reconnaissais facilement celle généreuse du café fort.

Nous avisâmes une table sous l’étagère qui supportait le téléviseur, espérant ainsi éviter le débit monocorde du journaliste. A l’opposé, sur le mur gris de fumée, un miroir imposant reflétait l’image à laquelle j’avais voulu échapper. Sur la droite se trouvait une petite alcôve encombrée de cartons, de caisses et de chaises empilées.

- Asseyez-vous, je m’occupe de la commande. Un café ?

- Oui, volontiers, un grand, avec un peu de lait s’il vous plait.

Je me débarrassai de mon cache-nez et quittait mon manteau avant de me laisser tomber sur la banquette.

L’endroit, malgré tout, avait quelque chose de rassurant. A ma gauche, un panneau d’affichage supportait un plan de la ville en dessous duquel étaient punaisées de vieilles cartes postales des quatre coins de France.

Yann revint et s’installa en face de moi

- J’ai eu l’impression que vous m’attendiez.

- Je vous suivais depuis un moment en effet.

- Où sommes-nous ? demandai-je en posant mon regard sur le plan.

Il pointa son index sur l’endroit où nous nous trouvions. J’essayai en vain de repérer le parking où j’avais abandonné ma voiture.

Le serveur s’approcha avec un café fumant que je bus avec plaisir, par petites gorgées pour en apprécier la chaleur bienfaisante.

- Voilà qui est mieux, dit-il, en me regardant boire avec une attention qui m’étonna. Vous avez marché longtemps ?

- Oui, je crois. Peut-être trop longtemps.

Il sourit comme il m’avait souri quelques minutes auparavant. Et son sourire, lui aussi me réchauffa.

- Il est vrai que ce n’est pas un endroit où l’on s’aventure la nuit, à moins d’y trouver un intérêt, n’est-ce pas ?

Il me sembla que c’était plus une affirmation qu’une question. Il continua :

- La ville garde son énigme, le quartier ses mystères mais où que vous alliez, toutes les rues ramènent à cette avenue. On finit toujours par arriver ici.

- Vous voulez dire que toutes les rues convergent vers cet endroit ?

- Non, pas  exactement…

Il se tut, puis, après un moment reprit :

- Je peux vous l’avouer, je ne viens plus guère dans cette partie de la cité mais que je le veuille ou non, ce sont mes racines. J’y ai passé une grande partie de ma vie. Vous voulez toujours un taxi ?

Il se dirigeait vers le bar sans attendre ma réponse. Je murmurai :

- Oui, bien sûr.

Il se saisit de l’annuaire posé sur une desserte et se mit à le feuilleter lentement. Puis il sortit son téléphone.

J’étais seule et je retrouvai mon apaisement au milieu du vacarme. Mon regard fixait un point que nul ne pouvait voir. La fatigue avait laissé place à la lassitude et à la torpeur. Je n’entendais que le battement de mon cœur et ne voyait que l’image floue du reflet dans le miroir. Il me semblait que le temps s’éternisait, que l’espace était infini, que mon corps m’abandonnait, ne laissant place qu’à mon esprit errant. Et je me retranchai, comme je le faisais souvent, dans la confusion de ma vie, dans mes souvenirs douloureux, dans ma contradiction. Je sortis la photo de ma poche, la photo qui ne me quittait jamais, la photo qui me rappelait que j’avais été heureuse. Sur cette photo, il souriait légèrement. Il avait le soleil en face, ce qui le faisait plisser les yeux. Pourtant il était à l’aise devant l’objectif, il aimait être le centre d’intérêt. Il ne faisait aucun effort pour sourire ainsi. Je crois que c’était naturel chez lui. Et cette photo me parle. Elle me dit quelque chose de lui. Elle me ramène à une époque joyeuse. Elle est la preuve qu’il a existé alors que l’effacement de son souvenir m’en fait quelques fois douter. Elle est le seul chemin pouvant me ramener à lui. Et me faire revenir en mémoire de vagues souvenirs.

Toutes ces années difficiles m’avaient  changée. Ou peut-être m’avaient-elles simplement révélée. Je savourais la douceur du soleil sur mon corps et j’aimais errer dans le froid de la nuit. Je savais goûter les plaisirs d’un paysage paisible et je me fondais dans les quartiers les plus mal famés. Je laissais volontiers la brise d’été caresser ma peau mais j’avais besoin de la tempête et de l’orage. J’aimais la solitude et j’allais facilement vers les autres J’étais pour l’organisation, l’ordre, le respect des lois, pourtant, j’avais été attirée par les manifestations, les débordements, les révoltes. Je défendais la vérité et l’honnêteté et j’avais menti et trompé. Il aura fallu quelque temps pour en accepter l’évidence. Toute cette réalité arrivait à mon esprit, confusément, de façon brouillée, sans doute à cause du bruit mais aussi de la fatigue. Et au fond, cette contradiction qui était ma vie avait-elle de l’importance? Et pour qui ?

 

 

Yann revenait vers moi.

- Vous n’aurez pas de taxi avant une heure.

- Et bien, j’ai tout le temps de prendre un sandwich !

Assis en face de moi, il me parlait comme s’il m’avait toujours connue. Pour des motifs obscurs, j’admettais qu’à ce moment, il soit le gardien de ma vie. Le fait de l’avoir trouvé après avoir traversé la solitude de la nuit, ou sûrement une raison plus souterraine, le sentiment de le connaître un peu, la vague impression de l’avoir déjà vu.

Il essaya de ramener mon attention vers ses mots par un regard insistant. Mais mon esprit fuyait à la recherche de quelques souvenirs de lui. En vain. Il devait avoir la soixantaine. Ses cheveux coupés ras donnaient à son visage ainsi  dégagé une expression volontaire que renforçaient les rides creusées entre ses sourcils. Il avait les joues blanches et le regard déterminé qu’adoucissait la clarté de ses yeux. Vif, lumineux et rassurant, son regard rendait docile immédiatement. La rigueur de son allure ajoutait encore à la singularité que l’homme dégageait dès le premier abord. Le cou ramassé et fort avait une sorte de raideur qu’il cachait sous un large col en fourrure. Son corps robuste ne devait permettre à personne de l’humilier ou de le soumettre. C’était un homme fier. Il parlait d’une voix tranquille. Il me parlait de sa ville, de son quartier qu’il connaissait mieux que quiconque. Il évoqua son enfance, l’époque où le coin était encore vivable. Maintenant comme toutes les périphéries, elle appartenait aux bandes. Je lui dis combien j’étais attachée à ces endroits délaissés, hors la loi, et combien j’en étais curieuse.

- Oh ! C’est devenu beaucoup trop dangereux pour moi ! Les immeubles sont toujours au même endroit, mais les rues ont changé de maître. La vie s’est évaporée, il ne reste que des fantômes.

Il se leva et alla chercher les sandwichs que le patron venait de préparer.

- De nos jours, dit-il, la cité appartient aux voyous. Les honnêtes gens ont fui.

L’odeur du jambon fraîchement tranché et du pain frais nous rapprocha dans un regard complice. Je croquai à pleine dent et la première bouchée me remplit de plaisir.

- Les habitants ont changé, tout le monde le sait , personne ne fait rien. Il n’y a plus que violence et sauvagerie, les jeunes sont continuellement agressifs. Rien ne leur fait peur, ni loi, ni police, ni gendarme. Ils ne pensent qu’à se battre, pire à combattre. Regardez, voilà pourquoi j’ai quitté le quartier.

Il ouvrit sa veste, déboutonna le haut de sa chemise.

- J’ai bien failli y rester ! Coup de couteau…

Il fut interrompu par la sonnerie de son téléphone..

- Excusez-moi, dit-il. C’est très important, ça vous concerne sûrement.

Je demeurai quelques secondes incrédule et consternée. Il ne prononça que quelques paroles qui ne m’en apprirent pas plus. Il me tourna le dos, puis se leva et s’éloigna afin de s’isoler.

Après avoir raccroché, il revint vers moi. Il avait sorti de sa poche un sac en papier qu’il posa sur la table. Il le fit glisser vers moi pour que je l’ouvre. Un tissu blanc immaculé recouvrait un objet dont je devinais la forme et une enveloppe que je m’empressais d’ouvrir et qui contenait une photo en noir et blanc de grand format.

- Prenez-les, dit Yann. Elles vont vous servir.

Le cœur battant et les mains tremblantes j’ écartai lentement le tissu pour découvrir une arme.

- Je ne comprends pas. Qu’est-ce que tout cela veut dire ?

- Regardez bien cette photo, vous connaissez cet homme ?

- Non, je ne crois pas… enfin, non, je veux dire, j’en suis sûre.

- Je ne suis qu’un intermédiaire, vous savez.

- Un intermédiaire de quoi, de qui ?

Décidément, je ne comprenais pas très bien. Ou plutôt je ne voulais pas comprendre. J’essayai d’avaler ma dernière bouchée.

-On vous demande simplement de l’abattre.

Publié dans : A tâtons - Chapitre 3 |le 14 mars, 2013 |1 Commentaire »

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1 Commentaire Commenter.

  1. le 7 avril 2013 à 18:38 anonyme écrit:

    oui , j aime le chapitre 3 il est bien écrit , pas de repet, il est vif ds l écriture ,on imagine bien le lieu , l atmosphère,

    on ressent bien la connexion entre les 2 personnages je mets 4 étoiles ,

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